UNE JOURNÉE BIEN ORDINAIRE

Réaliser un travail collectif sans heurt, sans esclandre, sans engueulade, tout en harmonie est-ce possible ? Y a-t-il des conditions particulières ? Eh bien oui, il arrive que, parfois, sans effort particulier, tout bonnement, que les conditions soient réunies pour qu’un travail se réalise dans la bonne humeur et une coopération sans anicroche ; une journée qui se passe tellement bien que l’on oublie qu’il y avait plein d’occasions de tout faire déraper. Un travail sans prétention, réalisé tout simplement comme cela. Événement que l’on ne pense même pas à souligner parce qu’il s’agit d’un travail ordinaire qui ne demande pas d’habileté particulière, une journée comme les autres, que nous oublierons parce que les participants continuerons à œuvrer avec le même esprit et à réaliser leur quotidien avec les mêmes qualités sans qu’il ne le paraisse. Et si une fois de temps à autres l’on soulignait ce travail quotidien réalisé, comme il y en a beaucoup, sans stress, sans colère, sans geste d’impatience, sans remarque désagréable, sans humilier les compagnons ou compagnes de travail, sans geste désobligeants. Ce genre de travail plein de petits détails dont un seul mal foutu peut bousiller le climat de travail, tout faire avorter et laisser la réalisation en plan.

Il m’a été donné récemment d’être un témoin-participant d’une telle journée lors de l’installation d’une exposition par des gens qui n’ont pas à travailler ensemble dans leur quotidien, des gens dont la ligne d’autorité est inexistante entre eux. Il y avait un défi à relever dont nous nous ne sommes pas occupés, mais qui aurait pu créer un climat de tension toute la journée si les acteurs n’avaient pas été des personnes exceptionnellement dévoués d’abord et avant tout à la réalisation de la tâche à accomplir. Je me permets donc de mettre en lumière une journée bien ordinaire réalisée par des personnes dont la qualité personnelle s’exprime, comme ça, tout simplement.

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Roue à aube confectionnée par A. Duplessis au Moulin Émery à Saint-Félix-de-Valois.

Ça faisait pas mal longtemps qu’il était entendu que Jean-Pierre et moi irions à la MRC accrocher les divers «tableaux» de notre exposition sur les Moulins de la rivière Bayonne en compagnie de la responsable de la culture, Marie-Julie. Plusieurs dates avaient déjà été fixées, mais pour une raison ou pour une autre, nous avions dû contremander et remettre à plus tard ; mais cette fois-ci, c’était la bonne. Tout le matériel était déjà sur place : les tableaux, les chaînettes, les crochets pour arrimer les tableaux aux chaînettes, les crochets fabriqués à la main que l’on peut insérer au plafond suspendu ce qui nous évite d’abîmer les murs de l’édifice public qu’est le siège social de la MRC de D’Autray. Jean-Pierre s’était assuré que nous aurions à notre disposition un escabeau assez grand pour atteindre le plafond. Pour ma part, j’apportais un complément de matériel en cas de besoin et nous voilà en route pour Berthier. À cause d’un malentendu, nous arrivâmes plus tard qu’à l’heure où nous attendait Marie-Julie, ce qui dès le départ aurait pu causer une tension mais personne ne souligna l’inconvénient. Le travail débuta rondement : identification du matériel ; alignement temporaire des tableaux le long des murs selon le déroulement préétabli ; vérification des crochets et des chainettes ; tout y était. La coordination n’allait pas de soi, c’était la première fois que nous avions à réaliser ce travail conjointement. Mine de rien, il y a plein de petits détails nécessaires à la bonne marche d’un tel travail occasionnel réalisé par des personnes qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble et qui ont à le réaliser sans qu’il y est une hiérarchie institutionnelle entre les artisans, sans qu’il y est officiellement une ligne d’autorité entre les partenaires du travail en devenir. Alors la coordination peut occasionner des heurts, des tensions, de l’agressivité, une sourde et subtile lutte de pouvoir. Il n’en fut rien. Tout au cours de la journée, le travail s’accomplit dans la bonne humeur même si en cour de route, plusieurs embûches se présentèrent retardant le travail et risquant de laisser la réalisation de notre objectif inachevé. Vous savez, ces obstacles imprévus qui peuvent tomber sur les nerfs et dont on peut s’accuser mutuellement d’être la cause du manque de prévision dans l’organisation du travail à réaliser.

 

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Moulin à scie Beausoleil à Saint-Félix-de-Valois

«Bon il va nous manquer des chainettes.» «Alors avant d’aller dîner, nous irons ensemble nous en procurer à la quincaillerie.» À la quincaillerie, grande discussion : «Si nous faisons couper les longueurs tel que prévu, ça va coûter beaucoup plus cher. Mais nous n’avons pas la paire de pince pour les couper. Alors combien c’est le prix d’une paire de pince ?» Et l’employé de la quincaillerie de nous arriver avec quelque chose capable de couper l’anneau d’un cadenas, presqu’une pince de désincarcération ; trop gros et trop cher. «Avez-vous autre chose ?» Finalement il nous propose un instrument qu’il est possible d’utiliser d’une seule main et dont le prix est abordable puisque ça revient encore moins cher que de faire couper les chaînettes par la quincaillerie. Moi qui était surtout un observateur tout en ayant la possibilité de dire mon mot, j’ai pu remarquer que les choses se sont tellement bien passé dans les échanges entre les trois parties que l’on oublie facilement que dans de telles circonstances un rien peut faire monter la tension et  faire déraper le climat si l’un ou l’autre des acteurs est en besoin d’affirmer son égo. Au contraire tout se passa dans le calme et la convivialité.

 

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Tableau du moulin familial par le célèbre peintre Narcisse Poirier

Après le repas, nous reprîmes le travail pour réaliser, après un certain temps, que nous n’avions pas acheté suffisamment long de chaînette et que nous allions également manquer de ces crochets au plafond fabriqués pour la circonstance. Pas de panique face à ce nouveau problème, non plus. «Et si nous placions les chaînettes plutôt de cette façons, nous pourrions en récupérer une partie d’autant plus que les tableaux en styrène1 sont légers et qu’une seule chaînette au plafond peut suffire ce qui nous fait également récupérer un crochet.  Nous en aurions alors suffisamment tout en laissant les tableaux en laminé2, beaucoup plus lourds avec une suspension de deux chaînettes.» «D’accord.» Il fallut donc de bon cœur reprendre une partie du travail déjà réalisé.

 

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Bluteau servant à séparer la farine du son. Photo prise par  M. Georges Aubin au Moulin Aurien Coutu en 1994

Ingénieuse, la responsable de la culture de la MRC n’hésita pas à se mettre à genoux par terre afin de se servir des tuiles du plancher comme mesure pour rattacher l’une à l’autre les parcelles de chaînettes récupérées. Cette opération lui permis d’obtenir la longueur nécessaire tout en utilisant la broche trouvée parmi les objets apportés en cas où.  Elle accomplit cette tâche ingrate sans complexe alors que d’autres auraient trouvé trop humiliant pour leur statut de se mettre ainsi à quatre pattes. C’est la réalisation de cette étape qui permit de terminer le travail en une seule journée ce qui nous a évité  à Jean-Pierre et moi d’être obligé de retourner à Berthier possiblement dans conditions hivernales aventureuses.

 

Tout au cours de la journée, ça se passa si bien que nous oubliâmes qu’il s’agissait d’un travail fait exceptionnellement dans l’harmonie complète. Ainsi, tous les tableaux furent installés avant la fin de l’après-midi malgré un certain nombre d’obstacles surgissant de façon impromptu ici et là durant la tâche à accomplir. Nos tableaux me sont apparus plus beaux plus intéressants, plus réussis que jamais. Au retour, nous étions détendus, décontractés, sans fatigue excessive ; une belle journée, bien remplie. Nous étions satisfaits du travail accomplie même si Jean-Pierre trainait une mauvaise grippe qui s’avéra par la suite être une pneumonie.

Oui, c’est possible de s’entendre pour réaliser quelque travail que ce soit entre intervenants habitués ou pas à travailler ensemble, à la condition que chacun joue simplement son rôle et ne cherche pas à profiter de l’occasion pour faire valoir sa supériorité et répondre à une soif incontrôlée d’affirmation de son égo. Bravo à mes compagnons de travail. Moi qui, maintenant, ne suis qu’un intervenant de support, et qui, plus souvent qu’autrement, suis présent plutôt pour encourager, suggérer des solutions que pour réaliser le travail, c’est peut-être aussi mon rôle de mettre en lumière des gestes quotidiens, des gestes dont on oublie facilement la qualité justement parce qu’ils sont posés par des gens qui ne sont ni des vedettes du spectacle, ni des animateurs de station de télévision ou encore des politiciens qui font la manchette, mais qui sont  des personnes extraordinaires dans leur vie de tous les jours.

1 Styrène : Le styrène est utilisé pour fabriquer des plastiques. Il semble donc que ce soit par association que l’on ait donné ce nom à ce support particulièrement léger sur lequel on imprime des photos agrandies.

2 Laminé : En plastification, laminé signifie un objet recouvert d’une couche en matière plastique. Nous utilisons cette appellation habituellement pour désigner des tableaux dont le support est constitué de sciure de bois ou de fins copeaux collés ou encore d’autres matériaux du genre de sorte que le poids passablement lourd  peut tout de même varier selon les diverses méthodes de fabrication.

Louis Trudeau                                                                                                  28 décembre 2017

4 commentaires sur “UNE JOURNÉE BIEN ORDINAIRE

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