JEAN-GUY ; MON COUSIN

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Mon cousin Jean-Guy

 «C’est mon cousin », lui dis-je.  Assis près de la chambre de Jean-Guy, en attente d’aller le visiter, je m’adressais alors à une jeune préposée de l’hôpital de réadaptation où tous les deux étions, par hasard, simultanément hospitalisés. Elle ne me connaissait pas étant donné qu’elle œuvrait dans un autre département que le mien, à savoir celui de Jean-Guy.  Spontanément, elle me répondit : « Il est gentil, lui ; vous, l’êtes-vous ?».  Oui elle avait raison, Jean-Guy, mon cousin était d’une amabilité exceptionnelle et la préposée d’origine haïtienne ne se trompait pas en le citant en exemple.

 

Que nous soyons ainsi deux cousins hospitalisés au même moment dans le même hôpital de réadaptation était statistiquement parlant un événement plutôt exceptionnel d’autant plus que nous y étions tous les deux à cause d’une opération à une hanche. Jean-Guy avait été opéré suite à une malencontreuse chute. De mon côté, j’avais dû me soumettre à la reconstruction de mon fémur et de ma hanche droite par un super spécialiste d’un hôpital universitaire. Nous étions tous les deux confinés au fauteuil roulant et programmés quotidiennement à la salle de physiothérapie. L’ayant précédé à l’hôpital, ma réadaptation était plus avancé, c’est moi qui me roulait pratiquement à tous les jours pour aller rendre visite à Jean-Guy. Il était toujours de bonne humeur et accueillant.

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Tante Ernestine

Il me rappelait tante Ernestine, sa mère, sœur de mon père Arthur, un peu plus âgée que lui dans la famille de 17 enfants de mon grand-père Modeste et de ma grand-mère Arthémise. Tante Ernestine était toujours souriante et joyeuse. Je ne l’ai jamais vu de mauvaise humeur. C’était une femme au grand cœur, toujours préoccupée de son interlocuteur. Je me rappelle être allé lui rendre visite alors qu’elle était sur son lit de mort. Eh bien, c’est elle qui nous demandait comment ça allait. C’était une femme forte dans tous les sens du mot. Elle était d’une force morale exceptionnelle ; elle était également d’une force physique sans pareille. À ce sujet, voici une histoire que Jean-Guy lui-même m’a confirmée. C’était à l’époque où il étudiait en génie civil à la Polytechnique de l’Université de Montréal. Jean-Guy aimait se payer la tête de l’un ou l’autre de ses amis et confrères en le défiant de l’amener chez lui et que sa mère, tante Ernestine, le renverserait au tir du poignet. À chaque fois, Jean-Guy gagnait son pari.

 

Jean-Guy fut dans sa jeunesse un excellent hockeyeur. Jouant à la défense, il avait fait partie d’une équipe de calibre Junior Majeur ce qui aurait pu le conduire à un niveau professionnel. Il se dirigea plutôt vers l’université. À l’époque, selon ce que je me souviens, c’était l’un ou l’autre. Plus d’une fois, il me raconta cette anecdote vécue de connivence avec mon frère Clément. L’université de Montréal avait formé une ligue inter faculté de sorte que Clément qui jouait pour la Médecine Vétérinaire et Jean-Guy pour la Polytechnique eurent l’occasion de se mesurer dans ce contexte. Les deux larrons s’entendirent pour simuler une bataille entre les deux de sorte que tous les autres joueurs se mirent «à se tapocher» selon l’expression de Jean-Guy et avec son éclat de rire habituel, il ajouta qu’entre les périodes lui et Clément échangèrent joyeusement au grand étonnement de leurs confrères intrigués.

L’hôpital ne fut pas en reste, pour faire la démonstration de notre intérêt pour le hockey. C’était en avril, la période des éliminatoires, Simon le fils de mon frère Clément, m’offrit d’installer une télévision dans la salle commune pour la diffusion des matchs en soirée. Simon, par un jeu de passe-passe que lui seul maîtrisait, réussissait à capter les parties via internet malgré tous les obstacles. Simon, avec sa gentillesse habituelle, allait chercher Jean-Guy dans sa chambre, ce dernier tout heureux de se faire véhiculer en fauteuil roulant avec sa casquette du Canadien sur la tête. Un soir qu’il l’avait oubliée dans sa chambre, il fallut retourner la récupérer. Regarder le match d’hockey sans sa casquette ; il aurait manqué quelque chose !

C’est ainsi que dans la morne grisaille du printemps, dans un hôpital au quotidien plutôt ennuyeux, Jean-Guy et moi nous nous distrayons et passions ensemble du bon temps en nous racontant l’un et l’autre nos exploits ou ceux de nos proches. Nous insistions sur ce que nous avions en commun. Jean-Guy savait que nous ne partagions pas nécessairement les mêmes opinions sur tout, mais, dans sa grande délicatesse, il évitait les sujets potentiellement litigieux. Quand même, nous avions beaucoup de choses en commun. Ainsi, il s’était impliqué dans la communauté, lui qui, comme tous les membres de la famille Crépeau, était un excellent chanteur, avait été bénévole auprès de la chorale des sans abris de La Maison du Père. Nous avions également des souvenirs en commun. Tous les deux, nous avons connu André Mathieu, le génie musical à la triste destinée. Jean-Guy l’avait rencontré en tant que musicien réputé mais qui ne respectait pas ses rendez-vous. Moi, c’était plutôt le court de tennis, au temps de mon enfance, qui m’avait donné l’occasion de connaitre ce jeune prodige reconnu internationalement.

De plus nous partagions, pour ainsi dire, nos visites de parenté. C’est ainsi que j’eus l’occasion de revoir André son frère à plusieurs occasion et la chance de faire la connaissance de sa fille Mireille et de ses deux garçons Serge et Yves. De mon côté, lorsque j’avais la visite de Simon, de Maud, de Lorraine et d’autres parents, nous ne manquions pas d’aller saluer Jean-Guy. On ne peut s’imaginer à quel point ces rencontres sont importantes et réconfortantes dans cette atmosphère aseptisée et dépersonnalisée d’un hôpital. C’est ainsi qu’au fil des jours, Jean-Guy et moi, cousins sans doute, mais qui ne se connaissaient pas vraiment auparavant, nous tissâmes petit à petit des liens d’affection et d’appréciation mutuelle de sorte que lorsqu’un soir j’allai le voir pour lui annoncer que je quittais l’hôpital le lendemain, je découvris, à travers l’expression de sa figure, sa peine de me voir partir. Ce fut vers la fin mai de cette année 2014, impatient de retrouver mon jardin potager, que je me dirigeai vers mon patelin de Saint-Cléophas.

Jean-Guy.jpgÉtant demeuré en contact avec Jean-Guy et sa famille, ce fut un choc d’apprendre quelque temps plus tard qu’il avait dû retourner à l’hôpital où il avait été opéré. Ce n’est qu’à cet hôpital que l’on découvrit qu’il avait contracté la C difficile depuis déjà quelques jours. Après plusieurs mois de bataille, son état de santé fut trop fragile pour qu’il puisse surmonter cette agression. Lorsque j’appris son décès, quelques temps plus tard, j’en suis demeuré sidéré et ne l’ai pas encore digéré. On parle parfois avec raison de la cruauté de la vie et aussi des humains qui ne sont pas toujours à la hauteur de leurs responsabilités. En me remémorant Jean-Guy, je sais cependant que c’est sa bonne humeur, son authenticité, sa joie de vivre, son accueil inconditionnel et sa capacité de pardonner qu’il me faut surtout retenir de cette rencontre fortuite avec mon cousin oui, mais surtout, mon ami Jean-Guy.1

1Merci à Mireille pour sa collaboration.

Louis Trudeau                                                                                      le 27 novembre 2017

3 commentaires sur “JEAN-GUY ; MON COUSIN

  1. Merci pour ce touchant témoignage. Avez-vous suffisamment connu votre cousin Jean-Guy dans sa jeunesse pour pouvoir le reconnaître sur une photo de 1951 où on le voit de profil parmi d’autres amateurs de chant (Robert Savoie, Doris Provençal, les soeurs Beaudry) ? Je vous soumettrais volontiers la photo pour que vous validiez son identification. (Ma mère et sa fratrie étaient des amis de tous ces chanteurs-là).

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