CHER DOCTEUR

Depuis que je vous ai rendu visite il y a plus de deux semaines, vous avez suscité en moi une abondante réflexion. Mon esprit réagit à vos propos, ma mémoire est mise à contribution et me rappelle tant les nombreux contacts que j’ai eus dans ma vie avec des membres de votre profession que ma conception de la relation médecin –patient qui petit à petit s’est installée comme une conviction dans ma pensée et mes actions.

Le temps qu’il me reste

D’entrée de jeu, vous m’avez dit : «Vous avez 91 ans, vous pouvez bien vivre avec ça jusqu’à la fin de vos jours.» Dans un texte précédent, j’ai élaboré sur cette manifestation d’âgisme systémique. Depuis, je me suis demandé si vous vous rappelez cette fable de Jean de Lafontaine : Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes. L’auteur raconte que trois jeunes se moquèrent d’un octogénaire qui était à mettre en terre une tige qui deviendrait un arbre. Je me suis toujours rappelé cette phrase : «Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge.» Comme il fallait s’y attendre, les trois jeunes moururent chacun à leur façon bien avant la personne âgée. Bien oui, mon espérance de vie est limitée dans le temps. Mais combien de temps me reste-t-il à vivre. Deux ans, trois ans peut-être moins peut-être plus, je ne sais. Qui pourrait le prédire ? De toute façon, même s’il ne me restait que quelques jours, ne vaudrait-il pas la peine que ces quelques jours soient vécus avec une belle qualité de vie. Vous savez dans la vie, l’on rêve assez souvent, pendant de longues heures des quelques jours de vacances où l’on espère aller se faire griller au soleil et pourtant il ne s’agit que d’un temps très limité, de quelques semaines à peine. Mais ce sont des semaines importantes dont on essai de profiter au maximum.  Je ne puis vous dire, docteur, combien de temps il me reste à vivre, mais je puis vous affirmer que les heures, les jours, les mois et peut-être bien les années qu’il me reste à vivre, ce sont pour moi des moments précieux et tellement riches avec le vécu accumulé. Ce temps m’est  très agréable à vivre tout comme lorsque les gens vont se faire bronzer dans les Caraïbes.

Mes opérations.

Fémur reconstruit

Vous m’avez demandé si j’avais déjà été opéré, ce qui a fait réagir Joane qui m’accompagnait. Bien oui, j’ai été opéré à maintes reprises. Je ne sais pas pourquoi vous m’avez posé cette question d’autant plus que vous ne m’avez pas laissé le temps d’en énumérer la liste complète. Pour moi, ces opérations ont marqué ma vie et ont avec les années développé chez moi une conviction, une façon de percevoir la relation qui doit s’établir entre le chirurgien qui opère et le patient qui est sur la table d’opération. D’abord laissez-moi vous dire qu’au cours de ma vie ces opérations font partie des bornes, des temps forts qui font réfléchir. Dès la première opération je fus avisé qu’il y a toujours un risque d’y laisser sa vie pour une raison ou pour une autre. Un deuxième point, c’est que tout chirurgien est un être humain avec ses qualités et ses défauts. Ce n’est pas un surhomme exempt de tout risque et d’erreur. Dès ma première opération, les circonstances m’ont donné une dose de réalisme sur ce point lorsqu’une infirmière, très près de moi puisque c’était ma sœur, m’a dit : «Le docteur, lorsqu’il t’a opéré, il était saoul.» Depuis, j’ai eu à composer avec plusieurs autres chirurgiens dont certains sont des hommes exceptionnels comme l’orthopédiste de Maisonneuve-Rosemont qui a réussi un véritable miracle avec mon fémur et ma hanche droite.

Ma relation avec votre profession

Hanche rebâtie

Vous savez docteur, vous n’êtes pas le premier médecin que je rencontre dans ma vie. En me demandant mon âge, est-ce que cette réalité vous a traversé l’esprit ? Eh oui, j’ai eu à transiger avec un nombre impressionnant de docteurs, soit pour moi-même, soit pour mes proches entre autres pour mon épouse victime d’un AVC très sévère sans compter que moi aussi j’ai une famille et qu’il y a des membres de votre profession dans mon groupement d’appartenance sanguin. Vous savez, uniquement pour mes hanches, j’ai connu quatre différents orthopédistes et ai été opéré dans cinq différents hôpitaux. Oui j’ai été en contact avec bon nombre de spécialistes tel des cardiologues, des urgentologues, des gériatres, des urologues, des psychiatres, des neurologues, des oto-rhino- laryngologistes(ORL), des gastro-entérologues, des oncologues, des pneumologues, des anesthésistes, et des radiologistes  sans compter de nombreux omnipatriciens.

Ma conception de la relation  entre chirurgien et opéré.

Je ne vous ferai pas la liste, ni les circonstances de toutes mes autres opérations. Cependant, je tiens à vous signifier comment je conçois la relation entre un opéré et le chirurgien. Parfois, il se peut qu’il n’y ait aucune communication préalable entre celui qui opère et celui qui est étendu sur la table ad hoc. Alors le chirurgien  exerce son art sans plus. Mais comme nous nous sommes rencontrés, cela ne peut plus être le cas entre vous et moi. Vous ne pouvez plus m’opérer en pensant qu’il ne s’agit que d’un parfait inconnu. Alors il va y avoir un sentiment soit positif soit négatif à mon égard. Il en va de même de mon côté. En ce qui me concerne, je tente de développer une attitude positive, une espèce de connivence, de confiance avec le chirurgien qui m’opère. Avec le temps, je me suis convaincu que si je me préparais psychologiquement, émotivement, de façon positive à une opération, les chances de succès en seraient d’autant augmentées. En effet, il faut bien le reconnaitre, une opération est une agression sur le corps d’une personne. Alors je me dis que c’est un mal pour un bien et mon esprit essaie de conditionner mon corps à bien recevoir cette  intrusion dans ma chair et dans mes os, c’est-à-dire en étant serein et détendu, ce que, je pense, a très bien compris et ressentit le chirurgien qui a mis cinq heures à reconstruire ma hanche et mon fémur droit de sorte que cette opération des plus risquées fut un succès. Pourtant, j’étais à l’époque, un octogénaire.

Une décision à prendre

Alors docteur, vous comprendrez que soit que vous acceptiez de m’opérer en vous disant que c’est la meilleure chose à faire, ou si ce n’est pas le cas, que vous acceptiez, en toute humilité, de me confier à une ou un de vos collègues car de mon côté, je ne suis pas intéressé à me faire opérer  par quelqu’un qui est convaincu qu’il ne devrait pas m’opéré, qui le ferait à reculons quoi! Je crois que c’est ce que devrait vous inspirer votre serment d’Hippocrate dans les circonstances.

Louis Trudeau 6 février 2021

5 commentaires sur “CHER DOCTEUR

  1. Louis

    Ça a vraiment le mérite d’être clair.
    Très bon texte et je pense que si ce monsieur a un fond de sensibilité
    Ton texte de devrait le toucher.

    JP

    Envoyé de mon iPad

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  2. Très beau texte. L’âgisme, on n’en parle pas assez, du moins dans le sens des solutions et de la sensibilisation. On reconnaît le problème, mais, comme bien des gens ont peur de vieillir, c’est comme une patate chaude ! Avec la pandémie cela est pire…, il y a les problèmes de santé, plusieurs personnes doivent ressentir ce que vous avez ressenti, et il y a la solitude et le sentiment d’être isolé des autres tranches d’âges que je trouve vraiment déplorable. Merci de dénoncer par ce texte, et avec vos différentes initiatives !

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    1. Bonjour Geneviève Merci pour tes commentaires. Je suis pleinement d’accord. Je pense aussi que nous ne comprenons pas assez que tous les âges de la vie ont leur lot de défis, mais peuvent également nous apporter joies et bonheur. Louis

      ________________________________

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  3. Moi….oncle Louis…je crois que tu vivras jusqu’à 99 ans avec ta détermination et ta joie de vivre au moment présent.

    De toute façon, peu importe l’âge où tu partiras pour le paradis…car tout le monde sait que tu iras au paradis jasé d’emblée avec ta famille qui t’attendrons tous lorsque tu franchiras cette porte virtuelle ….moi, Christine, oncle Louis je t’aimerai toujours porte t »aimerai toujours 💓💓💓💓💓

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