AVOIR LA MÈCHE COURTE

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En compagnie de Paul-Émile

Cher Paul-Émile

Depuis que j’ai reçu tes commentaires sur ma réaction au formulaire unilingue anglais que la compagnie d’assurance qui gère mes prescriptions médicamenteuses m’a fait parvenir, je n’ai cessé d’y penser. Eh bien cher cousin, tu m’as permis d’approfondir ma réflexion sur le sujet et aussi de renforcer les liens qui nous unissent.

Tu cites Saint-François de Sales ; c’est vraiment un bon choix. Cela m’a donné l’occasion de me recycler à l’égard de ce saint homme des plus attachants. Cela m’a permis entre autres d’apprendre qu’il est le patron des journalistes et des écrivains. Puis-je espérer qu’un jour il soit également proclamé patron des blogueurs ! S’il revenait parmi nous, probablement qu’on le retrouvait en compagnie des apôtres de la non violence et de la persuasion par l’amour, plutôt que parmi les tenants de la force, de la menace, de l’interdiction et de la loi. Il serait sans doute de la trempe des Gandhi, Nelson Mandela et Martin Luther King. Il était d’autant plus méritant de pratiquer cette façon d’être, qu’en son temps, l’inquisition était toujours très active. Puis soulignons aussi qu’homme d’une extrême sensibilité, il fut victime d’une dépression sévère qu’il sut courageusement surmonter ce qui fait également de lui un modèle sur ce point, car, de nos jours, trop de gens sont victimes de surmenage.

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1941, ce que je comprenais alors de Saint-François de Sales

Revenons à notre sujet, j’ai remarqué que tu as traité l’affaire comme si je l’avais prise personnellement. C’est ce que je comprends de ta référence : «Saint François de Sales disait qu’il faut, en toute circonstance nébuleuse, prêter crédit à la bonne foi et supposer une raison compréhensible à ce qui peut sembler injuste,…» J’en comprends que le saint homme faisait référence à une personne mise en cause par une autre personne. Il s’agit donc d’une offense personnelle. Je suis d’accord avec toi qu’en de telles circonstances, il vaut mieux tenter d’abord de comprendre la motivation et le contexte émotif de l’autre avant de riposter.

Cependant, je crois que cette situation ne correspond pas à celle que j’ai vécue avec ma compagnie d’assurance-médicaments. Pour moi, il ne s’agissait donc pas de condamner l’individu ou les individus qui m’ont fait parvenir cette missive. Je me suis sans doute mal exprimé car si le formulaire unilingue anglais ainsi que ma réponse étaient personnels, c’est en tant que membre d’une collectivité, qu’à mon avis, je me devais de ne pas laisser passer cela. Je me suis considéré responsable à l’égard des miens d’affirmer notre identité propre. Ce n’était donc pas, contre la compagnie que je me positionnais, mais pour les miens.

Vois-tu, cet événement assez banal en soi est pour moi l’occasion de réfléchir au groupe socio-ethnique auquel j’appartiens. Je me demande pourquoi il nous est si difficile de justifier notre indignation, lorsque l’on ne respecte pas ce que nous sommes en tant que québécois. Pourquoi sommes-nous si frileux d’affirmer notre identité collective comme si ce qui est normal pour d’autres serait un interdit, un péché mortel quoi, lorsqu’il s’agit, pour nous, d’affirmer nos caractéristiques bien à nous ?

Les humains sont ainsi faits qu’il y a des choses qui peuvent sembler anodines, secondaires à certains, mais qui sont de première importance pour d’autres. Par exemple, si je me reporte aux pensionnats pour les autochtones, nous pouvons penser que l’on en a fait tout un plat pour ce qui était tout simplement habituel à l’époque. Ainsi, dans ma famille, en commençant par ma mère, nous avons tous étudiés dans des pensionnats. Si je n’avais pas accepté d’être pensionnaire, alors adieu le cours classique et la possibilité d’accéder à une profession. Donc pour moi, être dans un pensionnat était même un prévilège et je pourrais arguer : «Mais de quoi se plaignent-ils ces gens -là ?» Alors je ne tiendrais pas compte que, pour moi, le pensionnat était une institution à l’intérieur de mon groupe ethnique et ne comportait aucune attaque à mon identité raciale alors que pour les membres des premières nations cela constituait effectivement un déracinement systémique, donc une négation de leur identité ethnique. C’est vrai que c’est répréhensible, même si les personnes qui leur dispensaient savoir et éducation le faisaient de bonne foi. J’en ai rencontré plus d’un, autrefois, qui étaient très dévoués et croyaient être utiles aux enfants des premières nations en les maintenant dans ces institutions.

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Mèche Courte

Nous pouvons facilement comprendre également la réaction de certaines personnes suite à des observations ou remarques qui, à première vue, nous semblent s’offusquer pour peu de chose et qui, pour ainsi dire ont la mèche courte. Prenons quelques exemples, si je traite une personne à la peau noir de nègre, il a raison de se sentir insulté car je méprise son identité profonde et le groupe socio-ethnique auquel il appartient. Il a raison d’avoir la mèche courte car je suis raciste. Si je me moque du Prophète devant un musulman, il a raison de se mettre en colère et d’avoir la mèche courte car je suis un islamophobe.  Alors, pourquoi ne pourrais-je pas moi aussi avoir la mèche courte quand on méprise le groupe socioculturel auquel j’appartiens en ne respectant pas ma langue qui est l’ADN de mon identité collective ? Pourquoi, ce qui est normal et compréhensible chez d’autres, est-il un geste inacceptable lorsque nous réagissons de la même manière ? Peut-on m’expliquer cela ?

Récemment, grâce à un ami, je suis allé à une rencontre sur le français à Joliette. J’y allais, avec en tête, l’idée d’en apprendre sur la promotion de notre langue, mais à entendre le conférencier et les interventions de tous et chacun, j’ai plutôt constaté qu’on en était plutôt à la défense du français menacé de toute part avec la complicité de certaines autorités politiques. Par exemple, j’ai appris que maintenant dans un petit village du Manitoba qui porte un nom français, plus personne ne parle français. Eh bien, lorsque j’étais dans l’Ouest Canadien, j’avais un confrère qui était originaire de ce même village et il m’avait alors conté que dans son patelin, il y avait des gens qui ne savaient pas parler anglais. Je trouve dommage que mes compatriotes à force d’être obligés de se montrer vigilants pour conserver leur langue, en arrivent parfois à oublier toute la beauté et la force culturelle de ce véhicule exceptionnel de la pensée, de l’imaginaire et de la créativité des humains.

Je crois que dans cette soirée, je fus le seul optimiste à dire que les anglophones qui nous côtoient ont la chance d’être en contact avec la plus belle langue du monde, la langue qui permet aux humains d’exprimer le fond de leur pensée avec toutes les nuances possibles ; la langue qui exprime de façon exceptionnelle les divers états d’âme. Une langue qui a des expressions comme «avoir le cœur qui bat la chamade» ou encore «le bât blesse» et même «branlebas de combat». Des expressions pleines de sens et d’histoire. Ceci dit, regardons la situation d’un autre angle. Si nous partons du fait que la langue française recèle pleins de trésors, en offrant aux allophones l’occasion de côtoyer dans la plus belle langue du monde, n’est-ce pas une faveur, un cadeau, que je leur fais !

De plus, la langue française, ce n’est pas à moi ; elle ne m’appartient pas. C’est la langue de notre nation québécoise. C’est la langue de chez nous comme le chante si bien Yves Duteil. C’est moi qui lui suis redevable, c’est elle qui a façonné m’a façon de penser, ma façon de comprendre, d’appréhender, de percevoir, de saisir le monde au fond de mon être. Alors par respect pour les miens qui partagent ma langue et qui sont les membres de ma nation, je crois qu’il est de mon devoir de la faire respecter. Tant mieux si certains trouvent que j’ai la mèche courte.

Sun Life 1En terminant, peut-être serais-tu intéressé de savoir ce qui est arrivé avec ma riposte à la lettre rédigée uniquement en anglais de la part de la Sun Life ; hier j’ai reçu une autre missive de leur part. Eh bien, il s’agissait d’une lettre et d’un formulaire unilingue anglais. Il semble bien qu’ils n’aient pas compris mon message. Il me faudra continuer à leur signifier qu’ils doivent communiquer avec moi en français. Je dois cela à mes compatriotes qui se battent pour faire la promotion de la plus belle langue du monde.

Louis Trudeau                                             22 février 2018

 

 

5 commentaires sur “AVOIR LA MÈCHE COURTE

  1. Cher monsieur Louis Trudeau, merci de continuer à faire respecter notre langue… La Sun Life doit faire ses devoirs et vous envoyer un formulaire en français. La Sun Life doit se rappeler qu’elle est au Québec et que la langue première est le français. Bien à vous! Suzanne Fortin

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  2. Un autre très beau texte! Il faudra les assembler pour en faire un recueil, car si écrire c’est mieux, les imprimer c’est …plus durable!

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    1. Bonjour Paul-Émile Merci pour ton commentaire. C’est grandement apprécié. Quant à ta suggestion, c’est excellent. Il faudra y penser. Bonne Journée Louis ________________________________

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